Je ne suis pas ta maman

Garderie et école Kim Vincent Vie de maman

Crédit : Pexels 

 

Neuf heures moins quart.  Je te regarde dans le rang. Le troisième avant dernier.  Je fais quelques pas de reculons vers la classe. Environ 42 secondes… c’est le temps que j’ai pour décoder le message que m’envoient tes beaux yeux gris.  Est-ce que c’est une « bonne journée »?

 

Non.  Ce n’est pas une bonne journée.  Le plancher est mouillé.  Tu fais du bruit avec tes bottes.  Encore.  Tu déranges tout le monde.  Je te fais un petit clin d’œil, tu continues. Ce n’est  vraiment pas une bonne journée. Tu arrives devant ton casier, tu te déshabilles en bousculant les autres autour de toi.  Je te demande de t’excuser, mais tu entres dans la classe sans exécuter ma consigne.  Tu lances ton sac d’école et tu couches ta tête sur ton pupitre… ton regard fixé sur ma pomme. J’entends presque ton ventre crier.  Tu portes le même chandail qu’hier… et qu’avant-hier.  Les mêmes bas aussi.  Comme à chaque matin, je te prête un crayon à la mine, que tu mâchouilleras et que tu détruiras, comme le reste de ton matériel scolaire. 

 

Ce matin, j’aimerais dire aux vingt autres amis de la classe de s’organiser seuls.  J’ai juste envie de t’amener jouer au parc, de te faire des câlins et de t’écouter raconter tes histoires inventées!  J’aurais envie qu’on passe la journée à jouer, à chanter, à se bercer. Mais mon trésor, je ne suis pas ta maman.  Je suis ton prof.  Je le sais bien que ce sera au dessus de tes forces d’être attentif à mon blabla aujourd’hui.  Que faire? Tout de suite, là maintenant, ce que je peux faire c’est d’aller te voir et de t’offrir la moitié de ma pomme, discrètement. Te flatter le dos, te parler doucement. Te dire que je te comprends, qu’il faut faire un petit effort. Mais tu as six ans.  Un enfant de six ans, c’est supposé être heureux.  Ça devrait être heureux.  Ça devrait avoir envie d’apprendre et ça devrait être fier.  Mais pas toi.  Toi, tu as le regard bas, le sourire effacé.   Chacun de tes sourires, même s’il y en eu peu, je m’en souviens.  Je me souviens surtout du premier.  Celui que tu as fait quand tu as su que tu étais dans ma classe. 

 

Si j’avais pu, je t’aurais placé dans une autre classe.

 

Être ton enseignante, c’est trop difficile.  Je t’aime trop.

 

Si seulement j’étais ta maman.


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